Le cercle vicieux de l’homophobie
Raymond Gravel, Prêtre-curé, paroisse Saint-Joachim-de-La Plaine, diocèse de Joliette, et aumônier de la Fraternité des policiers de Laval. Le Devoir, Édition du vendredi 2 décembre 2005

Depuis septembre dernier, des rumeurs circulaient selon lesquelles un document portant sur l’exclusion des homosexuels à l’ordination presbytérale était en préparation au Vatican par la Congrégation pour l’éducation catholique en vue d’une publication le 29 novembre suivant. De fait, ce fameux décret a été officiellement approuvé par Benoît XVI et publié.

Quelle tristesse ! Ce document, qui se veut en continuité avec l’enseignement de Vatican II sur la formation des prêtres, n’a absolument rien en commun avec l’ouverture conciliaire; au contraire, dans un langage discriminatoire, blessant et offensant, le magistère de l’Église ostracise une fois de plus, par des affirmations gratuites et discutables, non seulement les prêtres et les séminaristes d’orientation homosexuelle mais toutes les personnes homosexuelles que l’Église marginalise, exclut et qualifie de «désordonnées».

Comment peut-on d’un même souffle affirmer qu’un acte homosexuel est une déviation grave, que la tendance homosexuelle est objectivement désordonnée et que les personnes qui vivent cette «épreuve» doivent être accueillies avec respect et délicatesse, en évitant toute marque de discrimination injuste à leur endroit ? [...] Ce double langage de l’Église n’invite-t-il pas plutôt à la discrimination, au rejet et à la justification de propos haineux et homophobes à l’endroit de la population homosexuelle ?

La supposée culture gaie

De plus, que doit-on comprendre dans les arguments du Vatican de refuser aux ordres sacrés ceux qui pratiquent l’homosexualité, ceux qui présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées et ceux qui soutiennent la culture gaie ?

- On peut ne pas être d’accord avec le célibat obligatoire des prêtres dans l’Église latine; par ailleurs, comme cette règle est toujours en vigueur, il est tout à fait logique de refuser dans les séminaires ceux qui pratiquent leur sexualité, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle. Pourquoi alors en préciser le caractère homosexuel ? C’est de la discrimination pure et simple.

- Qui sont ces personnes qui présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées ? Y a-t-il des personnes plus ou moins homosexuelles ou hétérosexuelles ? Est-ce une question d’apparence physiologique ou d’attitude féminine de certains gais ? Cette appellation laisse entendre qu’une personne peut choisir son orientation sexuelle si celle-ci n’est pas trop enracinée. Quelle aberration ! Comme argument homophobe, peut-on trouver mieux ?

- Qu’est-ce qu’une «culture gaie» ? Y a-t-il une culture straight ? [...] Doit-on fermer la paroisse Saint-Pierre-Apôtre à Montréal, qui regroupe une communauté chrétienne homosexuelle importante, sous prétexte que les prêtres et les agents de pastorale qui y travaillent soutiennent une «culture gaie» ? Permettre à des gais de vivre en toute liberté, faire preuve de tolérance, d’ouverture et d’accueil à leur égard, est-ce soutenir une «culture gaie» ? Le contraire est ce qu’on appelle de la discrimination et de l’homophobie.

L’Église peut refuser l’ordination aux homosexuels comme elle la refuse déjà aux femmes. Cependant, elle n’a pas à se prononcer sur la dimension anthropologique, sociologique et psychologique des personnes, selon leur orientation sexuelle; elle n’a pas la compétence requise pour le faire. Lorsque le magistère romain affirme que des personnes homosexuelles se trouvent en effet dans une situation qui fait gravement obstacle à une juste relation avec des hommes et des femmes, il outrepasse ses droits et perd toute crédibilité puisque la réalité prouve le contraire; la maturité affective d’un candidat au sacerdoce n’a rien à voir avec son orientation sexuelle.

De plus, affirmer que des conséquences négatives peuvent découler de l’ordination d’homosexuels fait référence aux nombreux scandales de pédophilie au sein de l’Église catholique américaine où, encore une fois, les autorités vaticanes se tirent dans le pied. Non seulement elles se trompent de cible — tous les experts s’entendent pour dire qu’il n’y a aucun lien entre l’homosexualité et la pédophilie –, elles s’entêtent à maintenir la discipline du célibat obligatoire pour tous les prêtres, ce qui favorise chez certains le développement de comportements sexuels déviants qui s’expriment souvent par la pédophilie.

Ingratitude

À la lecture de ce document romain, comme prêtre catholique, je me suis senti blessé et méprisé en pensant à mes confrères prêtres qui sont homosexuels — et ils sont nombreux –, qui vivent leur célibat et la chasteté dans la sincérité de leur coeur de prêtre depuis cinq, dix, quinze, voire cinquante ans de ministère. Quelle ingratitude à l’endroit de tous ces hommes qui ont donné généreusement leur vie au Christ et qui se font dire aujourd’hui, par l’autorité ecclésiale, qu’ils sont dépravés, immatures et désordonnés, qu’ils entretiennent des relations déficientes avec les hommes et les femmes de leur communauté chrétienne et que leur ordination est une erreur de parcours; ils n’auraient jamais dû devenir prêtres !

Je veux bien croire à la sincérité des dirigeants de l’Église, mais je refuse l’injustice faite aux homosexuels, dont ils sont les seuls responsables. Je demeure convaincu qu’une parole de compassion, de tolérance et d’espérance aurait été préférable à un verdict de condamnation et d’exclusion.

À quand une parole d’évangile qui saurait traduire la bonté et la générosité des prêtres d’aujourd’hui ? J’entends pourtant le Christ de l’évangile de Matthieu qui disait aux dirigeants de son temps : «Malheureux êtes-vous, scribes et Pharisiens hypocrites, vous qui fermez devant les hommes l’entrée du Royaume des cieux ! Vous-mêmes en effet n’y entrez pas, et vous ne laissez pas entrer ceux qui le voudraient !» (Mt 23,13). Les autorités vaticanes ne l’entendent-elles pas ?