Par Manon Cornellier

Le Devoir du mercredi 17 septembre 2003

À en croire les députés alliancistes, et même libéraux, qui s’opposent à l’élargissement de la définition du mariage, ils ne chercheraient qu’à préserver une institution fondamentale, une tradition séculaire et la démocratie. Mais plus on tend l’oreille, plus on est en droit de se demander si cela ne cache pas davantage une réelle difficulté à accepter la reconnaissance des droits des homosexuels…

La plupart répondent que leur résistance se limite à l’institution du mariage. C’est vrai pour un certain nombre d’entre eux et pour bien des citoyens. Peter MacKay a d’ailleurs bien résumé la nature de leur dilemme lors du débat d’hier. «Les Canadiens doivent trouver une zone de confort en ce qui a trait à cet enjeu. Cela nécessite parfois une évolution et la question fondamentale, je suppose, est : sommes-nous prêts ? Le Canada est-il prêt à accepter ce changement ? Je présume que beaucoup de Canadiens se débattent avec cette question», a-t-il dit avant de laisser la parole à son député Rick Borotsik, un partisan du mariage gai. En somme, comme M. MacKay, on peut avoir des réserves sans être homophobe.

Mais peut-on en dire autant de la plupart des députés alliancistes et de plusieurs députés libéraux ou conservateurs ? Plusieurs des arguments offerts hier laissaient transparaître une résistance plus profonde. Le chef allianciste, Stephen Harper, a d’ailleurs dit d’entrée de jeu que, pour lui, la question du mariage gai n’avait rien à voir avec le droit à l’égalité. Si on en est rendu là, a-t-il affirmé, c’est parce que «les opposants au mariage traditionnel se sont adressés aux tribunaux pour transformer [cet enjeu], le tordre de façon à le transformer en une question de droits humains». Il préfère d’ailleurs parler de comportement sexuel plutôt que d’orientation sexuelle.

Presque tous les opposants refusent de voir cette affaire comme l’extension d’un droit. Pour eux, c’est l’institution qu’on cherche à discréditer. «Cette position voulant qu’on déclare inconstitutionnel et illégal le mariage traditionnel est pour nous très insultante», a dit M. Harper. Un argument repris par nombre de députés. Pour eux, il en va de la protection d’une institution fondamentale pour la société, du respect de l’ordre naturel des choses, de la prévention des effets à long terme. Les mêmes arguments fournis lorsqu’on débattait du droit de vote des femmes, a relevé la libérale Hedy Fry.

Les opposants craignent aussi pour la liberté de religion, même si le gouvernement a réitéré dans son avant-projet de loi le droit des Églises de refuser de bénir des unions homosexuelles.

Ce ne sont que quelques exemples du débat d’hier mais ils illustrent combien certains opposants sont prêts à user de tous les arguments possibles pour éviter de dire le fond de leur pensée, à savoir leur refus de considérer les homosexuels comme une minorité ayant droit à une protection juridique. Il est facile de prétendre le contraire, mais peut-on encore le croire quand on réalise que la majorité des députés qui rejettent le projet du gouvernement sont souvent les mêmes qui se sont opposés et s’opposent encore à d’autres mesures visant les gais et les lesbiennes ?

Après avoir combattu la protection des homosexuels contre les crimes haineux et l’inclusion de l’orientation sexuelle dans la liste des motifs de discrimination illicite de la loi fédérale sur les droits de la personne, les voilà qui se préparent aujourd’hui même à voter contre un projet de loi méconnu du député néo-démocrate Svend Robinson sur la propagande haineuse. Ce projet aurait pour effet d’ajouter l’orientation sexuelle à la liste des groupes contre qui la propagande haineuse et l’incitation à la violence peuvent donner lieu à des sanctions criminelles. Actuellement, la loi l’interdit quand une personne est ciblée à cause de sa race, de sa couleur, de sa religion ou de son origine ethnique.

Le projet passera facilement, car les néo-démocrates, les bloquistes, la grande majorité des libéraux et des conservateurs voteront en faveur. Mais une poignée de libéraux, quelques conservateurs et la vaste majorité des alliancistes combattent le projet C-250 depuis le début. Encore une fois, ils ont trouvé des alliés au sein de groupes religieux et ultra-conservateurs. Leur campagne est vigoureuse et leurs arguments, surprenants. Ils soutiennent qu’interdire la propagande haineuse contre les homosexuels pourrait conduire à limiter la liberté d’expression des opposants au mariage gai et même à l’interdiction de la Bible et d’autres textes religieux, rien de moins.

Fait à noter, plusieurs députés alliancistes, quelques libéraux et la conservatrice Elsie Wayne ont fait le lien hier entre ce projet de loi et la redéfinition du mariage. Quant aux groupes religieux, ils l’ont répété dans la publicité qu’ils ont publiée hier dans les journaux anglophones.

Ces débats remettent aussi en lumière le fait que les libéraux comptent dans leurs rangs, depuis 1993, un fort contingent de députés de tendance conservatrice. Cette présence s’explique aisément, les libéraux ayant pris le contrôle de comtés, en particulier en Ontario, considérés autrefois comme des châteaux forts conservateurs. Ils sont le reflet de la communauté dont ils sont issus et partagent donc l’essentiel de ses valeurs.

Un parti qui ratisse réunit en son sein des gens de tous les horizons et les libéraux sont dans cette situation. Ironiquement, c’est ce qui a fait leur force et les a rendus pratiquement imbattables jusqu’à présent. Si le mariage gai devient un enjeu central de la prochaine campagne, il pourrait en être autrement dans quelques comtés. Mais ça pourrait aussi se traduire par des gains ailleurs et par un caucus plus libéral et moins conservateur. Au grand plaisir de certains.